Colloques en ligne

Agathe GIRAUD

Daniel Stern entre Dante et Goethe : Marie d’Agoult critique littéraire

Daniel Stern between Dante and Goethe : Marie d’Agoult as a literary critic

1La comtesse Marie d’Agoult est une femme tout entière au contact de l’art et de la politique du XIXe siècle : par son salon, ses amitiés avec Ponsard (Vier, 1960) ou Émile de Girardin, sa liaison avec Liszt, elle suit la vie littéraire, dramatique, artistique et politique de son temps. Elle y participe aussi, sous le pseudonyme de Daniel Stern dont elle signe ses critiques d’art, ses articles dans La Revue des Deux Mondes, La Liberté, Le Siècle, Le Temps, ses nouvelles, ses poèmes, ses pièces de théâtre et ses réflexions politiques (la plus célèbre restant l’Histoire de la révolution de 1848). Comme le fait remarquer David Martens dans un article intitulé « Un mode de signature minoritaire : pseudonymie et différences sexuelles », la signature masculine permet une forme de légitimité : « le processus de reconnaissance du monde lettré et d’avènement à la publication en passe par une figure masculine, fictive ou non, qui parraine l’entrée dans le champ littéraire » (Martens, 2019). Pourtant, dans le cas de Marie d’Agoult, cette « double-vie » n’est un secret pour personne – si ce n’est au tout début, lorsqu’Émile de Girardin lance sa carrière comme elle le rappelle dans ses Mémoires (Stern, 1990, p. 32-33) : il n’y aurait finalement pas de différence entre la femme de salon, amie des hommes de lettres qui occupent le devant de la scène et son « autre » masculin, créé pour assumer un rôle critique et littéraire.

2Pour Marie d’Agoult (ou Daniel Stern), il ne semble pas y avoir de rupture entre Marie et Daniel, mais plutôt une continuité. Alors qu’elle signe d’un nom masculin, elle se compare (comme ses homologues masculins quand ils parlent d’elle) aux autres femmes auteures qui l’inspirent, George Sand et Mme de Staël, comme si elle avait intégré la norme sociale selon laquelle il y aurait une manière féminine d’exister dans le monde des lettres et de le juger1. De même, la plupart du temps, lorsque les critiques et journalistes masculins rendent compte de ses œuvres, ils parlent d’elle en tant que femme (Daniel Stern ne faisant pas illusion) et, s’ils la louent, ils la hissent au même niveau que d’autres femmes de lettres mais ne la rapprochent presque jamais des hommes auteurs. Dans un article publié à l’occasion de sa mort en 1876, le journal Le Temps convoque, comme tant d’autres, deux figures féminines au-dessus desquelles Marie d’Agoult s’élèverait : « La flamme est bien dans l’âme, elle ne dévore pas le cerveau et ne se nourrit point de sa substance comme chez Mme de Staël ou chez George Stand. » (Le Temps, 25 avril 1876)

3Dans sa correspondance, ses mémoires et certaines de ses préfaces, cette assignation féminine semble parfois être un fardeau : dans ses Esquisses morales et politiques, elle estime que les femmes, dans le monde de l’art « n’ont produit aucune œuvre de maître » (Stern, 1849, p. 38) ; à d’autres moments, être femme la rendrait libre2 et lui éviterait de se soumettre à l’hypocrisie de mise dans la critique artistique : « [ma critique] était rude en effet, d’une plume inexpérimentée qui n’avait pas l’habitude des euphémismes, d’une personne qui ne songeait pas aux inconvénients de la sincérité, qui ne songeait à rien ménager, qui ne disait que ce qu’elle pensait, voilà tout. C’était inacceptable. » (Stern, 1990, p. 32-33)

Être femme de lettre

4La signature de Marie d’Agoult est donc, au premier abord, relativement paradoxale : elle signe Daniel Stern sans pousser plus loin l’assignation au genre masculin que par le pseudonyme qui semble obéir davantage à un rite social qu’à une revendication personnelle ou politique. Elle ne semble pas non plus repousser les formes de sociabilité littéraire prétendues féminines, notamment en ouvrant, sous le Second Empire, un salon où se retrouvent les républicains. Malgré cet apparent accord avec les normes féminines et masculines du XIXe siècle, Marie d’Agoult théorise la question du genre (moins sous forme d’essai que de réflexions qu’elle diffuse dans ses écrits) et pense la place et le rôle de la femme. Tenir salon ne l’empêche pas d’être critique envers ce mécanisme social qui, d’après elle, sert principalement à assoir le pouvoir des hommes dans la république des lettres. Ce sacrifice de la femme pour l’homme, elle s’en dit incapable dans ses Souvenirs :

Le salon était alors, il serait encore aujourd’hui, si les circonstances s’y prêtaient, l’ambition suprême de la Parisienne, la consolation de sa maturité, la gloire de sa vieillesse. Elle y visait alors de longue main. Elle y appliquait toute son intelligence, y sacrifiait tous ses autres goûts, ne se permettait plus, du moment qu’elle en avait conçu le dessein, aucune autre pensée ; ni distraction, ni attachement, ni maladie, ni tristesse. Elle n’était plus ni épouse, ni mère, ni amante que secondairement. Elle ne pouvait plus avoir en amitié qu’une préférence : la préférence pour l’homme le plus considérable, le plus influent, le plus illustre : un Chateaubriand, un Pasquier, un Mole, un Guizot. Pour celui-là, pour l’attirer, en faire montre et s’en faire honneur, il fallait renoncer à être soi-même, se vouer tout entière au culte du grand homme […]. Le protectorat de l’homme illustre n’a jamais non plus aidé mon insuffisance. Incapable des sacrifices et des complaisances par lesquels ce protectorat s’achète, je n’aurais pas été sensible aux avantages qu’il procure. J’avais pour cela trop de fierté ou trop peu de vanité.

« Il ne vous manque plus que le grand homme », me disait un jour, en souriant, un ami qui me parlait avec bienveillance des agréments de mon cercle intime. « Il me manquera toujours, » lui dis-je, et je disais bien. Le grand homme des salons n’est pas mon idéal : ou plutôt : je ne suis pas l’idéal de ce grand homme. (d’Agoult, 1880).

5Déroger aux attentes masculines dans le monde des lettres, c’est aussi ce qu’elle interroge dans sa correspondance avec Hortense Allart qu’a étudié Anne Mac-Call Saint-Saëns dans un article sur le bas-bleuisme littéraire. Plus largement, Marie d’Agoult s’intéresse au rôle biologique, social, culturel et politique de la femme dans ses Esquisses morales et politiques parues en 1849. Le chapitre II, intitulé « De l’homme », commence sur un certain ton réactionnaire qui assigne à la femme une place bien précise et une manière d’être au monde qui serait définie par son sexe :

Le père aime dans ses enfants les desseins qu’il forme pour eux et par eux. La mère, moins portée aux abstractions, chérit tout simplement leurs caresses. Chacun ainsi reste fidèle à sa vocation ; l’homme prépare au dehors l’incertain à venir ; la femme retient ou ramène au foyer, par le doux attrait de sa tendresse toujours présente. (Stern, 1849, p. 12-13)

6Lorsqu’elle montre ainsi « combien la différence des sexes se trahit » dans les comportements sociaux et culturels, tout semble accuser la femme : « Il me déplaît que les femmes pleurent si abondamment. Elles sont victimes, disent-elles ; mais victimes de quoi ? de leur ignorance qui les rend aveugles […]. » (Stern, 1849, p. 29) C’est à partir de ce mot, « ignorance », que l’idée politique de Marie d’Agoult quant aux statuts des femmes s’éclaire : si elles sont ignorantes, ce n’est pas de leur faute mais de celle de la société, régie par les hommes, qui les maintient dans cet état. Pour voir naître ce qu’elle appelle la « femme philosophe » (Stern, 1849, p. 31-32), elle en appelle donc à l’éducation :

Ce qui égare les femmes, c’est l’esprit de chimère. Elles le portent dans tout, en religion, en amour, et jusque dans la politique, quand elles y touchent. Cela provient de leur éducation séquestrée et de l’éloignement où on les veut de toute réalité. Elles ignorent également le monde physique et le monde moral. Tout choses retiennent à leurs yeux un élément de mystère. La sagesse masculine en a décidé ainsi. (Stern, 1849, p. 31-32)

La femme est-elle ou non l’égale de l’homme ? Question oiseuse et de pure vanité, direz-vous peut-être ? Ce n’est pas mon avis ; je la trouve importante, par un motif bien simple ; c’est que, de la solution qu’on lui donne, dépendent absolument le système d’éducation qu’on adopte pour les femmes, et la part qu’on leur attribue dans la famille et dans la société. (Stern, 1849, p. 36)

7Le discours de Marie d’Agoult sur la féminité est donc parfois difficile à saisir : lorsqu’elle adopte un ton qui paraît au premier abord misogyne pour dénoncer l’oisiveté et la coquetterie de certaines femmes3, c’est finalement les hommes qu’elle accuse de manipulation sexiste et d’hypocrisie. En témoigne la toute fin de ses Souvenirs publiés en 1880 : « Le démocrate français honore, en principe et dans ses écrits, la mère et l’épouse, mais, en réalité, dans sa maison, il la veut subalterne, et sans autre contenance que celle de ménagère. La femme du démocrate ne sait à cette heure ni ce qu’elle pourrait ni ce qu’elle devrait être et vouloir. » (Stern, 1990, p. 366)

Dante et Goethe : un laboratoire de la critique féminine ?

8Grâce à l’éducation, la femme dont rêve Marie d’Agoult devrait donc jouer un rôle de premier rang dans la république des lettres, comme Diotime, le personnage principal de son livre critique Dante et Goethe, paru en 1866. Comme ses Souvenirs, ses Mémoires ou ses Esquisses morales et politiques, Dante et Goethe n’est pas un essai sur le genre : pourtant, la question est là, diffuse et latente, conditionnant peut-être l’ensemble des idées littéraires, politiques et sociales soulevées dans l’ouvrage. Quatre personnages – deux hommes (Élie et Marcel) et deux femmes (Diotime et Viviane) – se trouvent en Bretagne et profitent de ce temps de loisir sur la plage, entre les falaises, la bruyère et l’océan pour échanger sur Dante et Goethe : Diotime se livre à un long commentaire de leurs œuvres devant ses trois amis qui la questionnent, la contredisent et l’admirent. Sous la forme du dialogue (qui ressemble aux échanges platoniciens tout autant qu’aux débats des personnages de Marguerite de Navarre dans L’Heptaméron), Marie d’Agoult, qui signe toujours du nom masculin Daniel Stern mais qui se cache derrière les traits féminins de Diotime, se livre à une critique en acte de ceux qu’elle considère comme deux génies de l’humanité. Si l’idée a priori centrale consiste à rapprocher Dante et Goethe en montrant comment tous deux, dans La Divine Comédie et Faust, ont trouvé la vérité éternelle grâce à l’amour qu’ils ont éprouvé pour une femme, l’ouvrage propose une réflexion sur la manière de critiquer en étant femme au xixe siècle : je voudrais montrer ici comment, par la forme originale du dialogue, Marie d’Agoult dessine un ethos de la critique, qui offre, par son point de vue décentré adopté par le personnage féminin de Diotime, une réponse à certains manques ou défauts de la critique traditionnelle.

Une critique originale, ambitieuse et érudite

9Diotime surprend d’emblée les trois autres personnages en prétendant que Dante et Goethe se ressemblent, développant ainsi une lecture inédite qu’aucun autre commentateur n’avait jamais proposé – Viviane, dès le départ, le lui fait remarquer : « L’aspect sous lequel vous nous faites entrevoir ces deux poèmes me semble nouveau. » (Stern, 1866, p. 14). Si Diotime reprend les passages obligés de toute critique (résumé des œuvres, commentaires génétiques4), elle insiste sur des points qui auraient échappé à ses prédécesseurs, et prétend, contrairement à eux, rester fidèle à l’œuvre, en s’intéressant notamment à la biographie de l’auteur et au contexte socio-historique de création :

Si j’ai tenu, avant de vous parler du poème de Dante, à vous remettre sous les yeux sa vie, c’est que, selon moi, après les innombrables commentaires qui, depuis plus de cinq siècles, s’efforcent d’expliquer la Divine Comédie, le plus sûr est encore de s’en tenir à Dante lui-même. La connaissance de sa personne et de sa destinée, voilà le commentaire véritable de son œuvre. C’est la condition première d’une interprétation discrète, à laquelle rien ne supplée, mais qui peut suppléer à tout. (Stern, 1866, p. 76)

10Cette méthode, qui donne la parole à l’œuvre et place le critique au second rang, lui permettrait de revenir sur les clichés et idées reçues de l’histoire littéraire véhiculés par une foule de commentateurs dont elle exclut les interprétations et dont elle corrige les négligences, notamment à l’égard de tout ce qui est féminin. Contrairement aux autres critiques, Cornélie lui paraît par exemple essentielle pour comprendre l’œuvre de Goethe :

VIVIANE

Je n’ai pas de souvenir de cette sœur Cornélie.

DIOTIME

Les biographes l’ont trop négligée. Silencieuse, à l’écart, elle passe voilée dans le cortège triomphant des femmes aimées du poète. (Stern, 1866, p. 226)

11C’est surtout Voltaire qui est l’objet des foudres de Diotime : d’après elle, il plaquerait le XVIIIe siècle sur les œuvres de Dante et de Goethe et réduirait considérablement leurs textes, voyant partout « la fourbe et la supercherie » (Stern, 1866, p. 328) :

MARCEL

[…] D’honneur, je ne saurais m’étonner beaucoup que Voltaire ait qualifié toutes ces belles choses de salmigondis !

DIOTIME

En effet, mon cher Marcel, tout ce mélange de paganisme et de christianisme, de personnages de la Bible et de héros latins, semble bizarre, si nous le considérons avec notre savoir et notre goût modernes. (Stern, 1866, p. 105)

12Ce n’est pas la première fois que Marie d’Agoult critique Voltaire : dans l’avant-propos à son drame historique Jeanne d’Arc, publié en 18575, elle lui reproche de ridiculiser « l’héroïne qu’il avait travestie » (Stern, 1857, p. VII). Dans Dante et Goethe, la voix de Voltaire est portée par un homme, Marcel, qui ne cesse de railler Diotime et qui enchaîne les remarques déplacées sur les femmes – pour lui, les Florentines ont de « bien mauvaises mœurs » (Stern, 1866, p. 165) et Goethe, en la personne de Cornélie, se serait épris d’un « laideron » (Stern, 1866, p. 228) : ce traitement grotesque, ôtant tout sérieux au personnage, rend caduque la parole de Voltaire. À l’inverse, Diotime ne s’emporte jamais, accueillant les reproches de Marcel mais sachant toujours comment les réfuter. La critique « masculine » est discréditée quand la critique « féminine » est empreinte de sérieux et de calme. Pour faire front contre le perturbateur masculin, Viviane fait taire Marcel qui interrompt le discours de Diotime avec des considérations bien triviales :

MARCEL

Mais j’en suis sûr ; le vrai Dante, c’est celui de qui les femmes de Vérone, en regardant son teint jaune, sa barbe, ses cheveux noirs et crépus, disaient qu’il avait été ainsi tout enfumé par le feu d’enfer.

VIVIANE

Quelle belle érudition !... Ne faites pas attention à ce qu’il dit, chère Diotime, et continuez. Vous m’intéressez au plus haut point. (Stern, 1866, p. 33)

13C’est à chaque fois la femme qui revient au sérieux du discours :

MARCEL

[…] Oh ! que Voltaire avait donc raison de souhaiter aux Allemands plus d’esprit et moins de consonnes !

VIVIANE

Et que je te souhaiterais, moi, plus d’à-propos et moins de badinage ! Vous disiez, Diotime ?... (Stern, 1866, p. 258)

14Marcel propose une critique trop terre à terre quand Diotime cherche dans les œuvres de Dante et Goethe un sens caché qui les arracherait à la vie terrestre. Marcel a conscience de cette différence et la fait remarquer non sans ironie :

Votre très grand esprit prend son vol vers l’idéal, le tout petit mien s’accroche à la réalité. Là où vous voyez Dante consolé par Boëce et la philosophie, adorant à genoux la pure image de la bienheureuse Béatrice, je le vois, moi, qui se distrait et se divertit dans la galanterie ; épris en un clin d’œil d’une jolie femme qui le regarde de sa fenêtre […]. (Stern, 1866, p. 49)

15Face aux assauts de la grivoiserie masculine, les deux femmes répondent par la solidarité, l’une permettant à l’autre de poursuivre son étude. Même si Élie, l’autre personnage masculin, est traité sous un jour meilleur que Marcel (les commentaires du premier sont beaucoup plus littéraires et pertinents que ceux du second6), il n’a pas le premier rôle, le devant de la scène étant occupé par Diotime, secondée par Viviane. Dans les passages narratifs qui scandent le dialogue, Viviane et Diotime se retrouvent souvent toutes les deux dans des positions qui dévoilent leur penchant à la réflexion et à la méditation. Au début du troisième dialogue, tandis que les hommes préparent le campement sur la plage, les deux femmes contemplent la mer :

Diotime ayant rejoint Viviane, elles demeurèrent longtemps ensemble à contempler ce spectacle. Sans se parler, elles avaient enlacé leurs bras, et la main dans la main, émues d’une même pensée, elles s’appuyaient l’une à l’autre. (Stern, 1866, p. 204 et p. 420)

Une critique incarnée

16Les passages narratifs entre les dialogues sont moins des interruptions du commentaire littéraire que des pauses symboliques et allégoriques où se lit en partie l’éthique critique défendue par Marie d’Agoult. La mer, omniprésente autour des quatre personnages, représente l’ouverture sur le monde et l’infini dont doit faire preuve la critique (même lorsqu’il pleut et qu’ils se réfugient dans un pavillon au début du deuxième dialogue, les larges fenêtres ouvrent sur l’horizon). Diotime insiste à de nombreuses reprises sur les spécificités nationales qui ont nui aux commentateurs littéraires aveuglés par un patriotisme criant (tel Voltaire plaquant sur Dante une manière de lire toute française). À Marcel qui voit dans Goethe un homme « sensuel » et non un auteur « platonique », Diotime répond : « Que voilà bien une traduction française ! mais je ne saurais l’accepter. Rien de moins sensuel que les ardeurs de Goethe. Il faut bien que j’y insiste, puisque votre incrédulité s’obstine […]. » (Stern, 1866, p. 238) Pour contrer ces spécificités nationales de la critique, Diotime propose de revenir au texte original (nombreuses sont les citations en italien ou en allemand dans le texte) et de s’entourer d’hommes de pays différents (elle insiste sur ses origines allemandes et françaises et ses amitiés avec des personnalités de l’ensemble de l’Europe).

17Dans ce décor allégorique, la fusion des végétaux, des animaux, de l’eau et des pierres, le tout au rythme du vent, symbolise la complexité et l’hétérogénéité auquel accèdera le critique s’il arrive à lire les signes divers de l’univers : « D’autres mouettes, plus hardies, se berçaient à la cime des vagues. Elles se confondaient avec l’écume, dont elles semblaient, apparaissant et disparaissant dans le mouvement houleux, comme une fugitive métamorphose. » (Stern, 1866, p. 54) Les descriptions du paysage auxquelles se livrent Marie d’Agoult tout au long de l’ouvrage ne sont pas de simples ornements artistiques mais enrichissent la lecture que Diotime propose de Dante et Goethe. Les pauses dans le dialogue ouvrent la critique littéraire au monde sensible ; c’est d’ailleurs le but que Diotime se donne – non pas convertir ses auditeurs mais leur faire comprendre et sentir l’œuvre :

Je ne sais si, dans ma sèche analyse, à travers les timides à peu près que me permettait notre français abstrait et morne, vous avez pu entrevoir les splendeurs poétiques de ce chant de l’abîme. Je crains bien de ne vous avoir fait sentir, comme je m’en étais flattée, la grâce ineffable, la piété […]. Tout cet art incomparable, quel art il m’eût fallu pour vous le rendre sensible ! (Stern, 1866, p. 151-152)

18Toujours elle fait preuve d’humilité et de retrait, prétextant que le critique ne peut qu’essayer de proposer une interprétation. Pourtant, ses auditeurs ne doutent jamais d’elle car, dans l’ethos qu’elle construit, elle se montre digne de confiance, sachant faire preuve d’érudition comme ses prédécesseurs mais n’en abusant pas – par exemple, lorsque Viviane lui demande où M. de Lamennais a écrit que Dante était « las de ce qui passe et qui nous déchire en passant », elle répond sans hésitation mais ne multiplie pas les références savantes (Stern, 1866, p. 69-70).

19La critique que propose Diotime est lettrée et instruite mais refuse, selon la célèbre formule de Verlaine, tout ce « qui pèse ou qui pose » — cette attention explique probablement pourquoi Marie d’Agoult opte pour la forme du dialogue et non pour un simple essai. Le personnage s’enquiert à plusieurs reprises de l’effet produit sur son auditoire et refuse de paraître trop longue (Stern, 1866, p. 71 et p. 290) ; ceux qui l’écoutent la rassurent et le temps de la critique ressemble à un temps suspendu des activités quotidiennes, dans un espace de loisir qui lui laisse le temps de se développer et de s’épanouir : « Savez-vous que, si je voulais tout dire sur Goethe, ce ne serait pas quelques heures, mais quelques semaines qu’il nous faudrait rester à Plouha ? » (Stern, 1866, p. 298) Comme les personnages qui se promènent sur les falaises entre deux discours, le discours de Diotime, de lui-même ou entraîné par les interruptions et ajouts de Marcel, Élie et Viviane, digressent, s’arrêtent, recommencent… La critique change au gré des réflexions, du temps qu’il fait en Bretagne et de l’envie des personnages, comme la carriole dans laquelle ils se déplacent qui, « sans attendre d’avis, […] changeait d’allure, ralentissant ou pressant à propos, pour éviter les heurts et les embourbements. » (Stern, 1866, p. 203-204) C’est cette manière de penser qui plaît à Viviane : « Vous nous menez par le sentier qui côtoie le grand chemin et qui, tout en faisant mille circuits, semble moins long dans sa diversité que la voie droite. » (Stern, 1866, p. 156) Malgré ces parenthèses et ces détours, les quatre amis n’oublient pas la problématique donnée par Diotime au début du premier dialogue. Comme Montaigne, ils vont « à sauts et à gambade » sans pour autant perdre de vue leur point d’arrivée – la référence explicite au philosophe par Élie sert de parrainage à l’œuvre de Marie d’Agoult :

Aujourd’hui, Diotime, c’est à moi, ne vous déplaise, que vous allez avoir affaire. Jusqu’ici vous avez eu beau jeu à nous parler de Dante, mais je n’ai pas oublié, comme dit Montaigne, notre « premier propos », quand nous étions seul à seul, à cette même place, et que je m’étonnais si fort de vous entendre comparer Dante et Goethe. (Stern, 1866, p. 206)

20 La forme du discours ainsi que l’oralité permettent à la critique de Diotime de s’ouvrir à l’altérité et de suivre le rythme de son auditoire. Très souvent, par la fonction phatique du langage, elle vérifie que Viviane, Élie et Marcel suivent son propos (Stern, 1866, p. 132 et p. 146). Marie d’Agoult aurait pu se contenter de faire un ouvrage contenant uniquement les pensées développées par Diotime, sans passer par des personnages et une mise en fiction : cette facilité aurait enlevé de la force à sa critique de Dante et Goethe puisqu’en donnant la parole aux contradicteurs, elle se donne l’occasion de les réfuter et de leur montrer la force de ses idées. D’autre part, elle dessine ainsi un ethos d’honnête femme, qui, loin d’être prétentieuse et pédante, accueille les idées de l’autre (c’est cette capacité à recevoir et critiquer positivement le travail des autres que vantera A. Mézières chez Marie d’Agoult, dans un article qu’il écrit à sa mort le 9 mars 1876 dans Le Temps). Dante et Goethe dessine, en creux, un portrait de la sociabilité littéraire et critique du XIXe siècle. Les quatre personnages appartiennent au même monde : leurs références sont communes et répondent, peu ou prou, à des interrogations similaires.

Une critique de son temps ?

21Parmi elles, la politique contemporaine. À plusieurs reprises, la critique littéraire conduit les interlocuteurs à digresser par exemple sur la démocratie française. Élie ne partage pas l’enthousiasme de Diotime pour cette forme de gouvernement et oppose sans cesse la démocratie florentine de Dante, riche et épanouie, à ce qu’il considère comme une catastrophe française : « Je voudrais croire avec vous à ces effets merveilleux de la turbulence démocratique. Athènes et Florence en sont des persuasions assez vives. Mais chez nous, sous nos yeux, quel flagrant démenti à votre opinion. » (Stern, 1866, p. 43) Plus loin, il réaffirme : « Il me faudrait, entre toutes les ingratitudes dont est remplie l’histoire des républiques, que cet exil de Dante pour haïr la démocratie. » (Stern, 1866, p. 63) Pour le calmer, Diotime lui conseille une autre lecture : « Je vous demande une seule chose avant de vous abandonner à cette haine, mon cher Élie, c’est de relire dans les annales de la royauté les ingratitudes célèbres des princes et, à l’occasion, dans le premier livre des Discours de Machiavel, ce que pense à ce sujet le plus sagace des politiques… » (Stern, 1866, p. 63) Cet échange de points de vue politique est un indice de plus pour voir en Diotime un double de Marie d’Agoult, connue pour ses ferveurs républicaines et démocratiques7 – à sa mort, le journal Le Temps reprend, le 25 avril 1876, le prénom socratique : « Les âmes de bonne volonté avaient aussitôt reconnu une sœur en esprit dans cette femme, dans cette moderne Diotime qui venait, quittant les montagnes où fument les volcans, s’asseoir sur les hauteurs sereines de la pensée désintéressée. » Dans Dante et Goethe, le prénom Diotime est d’autant plus justifié que c’est celle qui, dans Le Banquet de Platon, révèle à Socrate la vérité sur l’amour : de même que la Diotime de Marie d’Agoult guide Viviane et les deux hommes dans le sens caché des œuvres, c’est à chaque fois une femme qui permet au génie italien et au poète allemand de découvrir la réalité divine.

22Donner le premier rôle à Diotime, c’est mettre sur le devant de la scène la pensée féminine : au premier tiers du livre, une digression porte explicitement sur cette place de la femme dans le monde intellectuel, littéraire, culturel et politique. Diotime elle-même s’interrompt pour s’excuser auprès de ses auditeurs :

DIOTIME

[…] J’ai peur maintenant d’avoir occupé bien mal cette chaire dantesque, à laquelle votre amitié m’élève. Nous autres Françaises, nous ne sommes pas habituées, comme l’étaient les dames italiennes, au professorat. Et si, au lieu d’être à Portrieux, nous étions à Paris, et si, au lieu de quatre, nous étions seulement dix ou douze, je m’intimiderais tout à fait ; il me semblerait faire quelque chose de malséant, pis que cela, de ridicule. 

ÉLIE

Voilà une chose que la simplicité bretonne ne saurait comprendre. Pourquoi donc semble-t-il ridicule à nos Français que les femmes enseignent ce qu’elles savent ? Pourquoi leur serait-il malséant de dire, dans une salle d’université par exemple, avec un peu plus de soin et d’enchantement, ce qu’on trouve très naturel et très agréable de leur entendre dire dans les salons, où l’on prétend qu’elles règnent et gouvernent les opinions en toutes choses ? (Stern, 1866, p. 152-153)

23Diotime est consciente de l’organisation spatiale et sociologique du monde littéraire français qui enferme la parole féminine dans des endroits précis (le salon) et lui barre l’entrée des lieux politiques importants (la tribune). Cette hiérarchisation paraît absurde à Élie : s’il prend de la distance avec les idées reçues, c’est qu’il pense et parle d’un endroit éloigné du centre littéraire – il n’est pas parisien mais breton. En ce sens, le décor maritime, pittoresque et rural choisi par Marie d’Agoult prend une valeur politique : si Diotime, femme critique, peut parler librement devant Viviane, Élie et Marcel, c’est qu’elle ne se trouve ni dans un salon mondain (où on attendrait d’elle qu’elle brille plus qu’elle ne pense), ni dans une assemblée politique (où l’on ne voudrait de toute manière pas d’elle). Pour Diotime (et donc pour Marie d’Agoult), si les hommes se moquent des « femmes philosophes », c’est qu’ils font tout pour qu’elles ne se sentent pas à leur place et que leurs voix ne passent pas les murs des salons calfeutrés. Outre l’éducation des femmes qu’il faudrait développer, Marie d’Agoult appelle donc à une réorganisation spatiale et sociale du monde littéraire :

[…] on eût trouvé extravagant que Mme de Staël, je suppose, ce grand orateur, qui, chaque soir, haranguait dans son salon les hommes d’État, les publicistes, les diplomates des deux mondes, fût montée à la tribune de l’Assemblée pour y exposer, avec sa vive éloquence, ses vues et ses idées politiques. Et, pourtant, elle eût été là véritablement à sa place, belle, de la beauté de Mirabeau, portant comme lui la conviction dans l’éclair de son regard, dans son geste, dans sa voix virile8. (Stern, 1866, p. 153-154)

24Au contraire de Élie, Marcel porte la voix des hommes qui réduisent la femme à son rôle physique et sexuel : « Une femme en robe et en bonnet de docteur ! voilà qui ne me plaît guère ! » (Stern, 1866, p. 156) Deux cents pages plus loin, il revient à la charge :

MARCEL

[La femme] est visiblement inférieure en force physique ; elle est inférieure en génie, car elle n’a jamais rien inventé ; et quant à son être moral, il me semble que les récits bibliques ne laissent aucun doute sur son infériorité.

DIOTIME

À mes yeux, il n’y a ni supériorité ni infériorité d’un sexe sur l’autre. Les deux sexes ont des dons qui leur sont communs et que chaque sexe a une supériorité qui lui est propre. Mais si je devais traiter à fond ce sujet, il me faudrait vous dicter tout un livre ; cela ne vous amuserait guère, et ce n’est pas ici le lieu. (Stern, 1866, p. 353-354)

25Ce livre sur l’égalité des sexes et la question du genre, Marie d’Agoult ne l’a pas écrit ou plutôt, elle l’a écrit à plusieurs reprises : dans les préfaces de ses œuvres littéraires, dans ses Esquisses morales et politiques, dans ses romans9 et dans son livre de critique littéraire, Dante et Goethe. Si elle signe Daniel Stern et si elle loue le génie de deux hommes de lettres, elle le fait explicitement à travers une voix féminine qui lui permet de développer une critique autre, décentrée, qui propose un point de vue inattendu sur l’œuvre et qui va plus loin que les lectures admises et autorisées. Même si elle est loin des scènes officielles de la critique, Diotime, par un commentaire incarné, en gestes et en voix, fait entendre et sentir le texte d’une manière nouvelle. C’est en cela qu’après l’avoir entendu lire un extrait en italien, Viviane lui adresse ce compliment : « C’est un bien grand charme que d’entendre les modulations si douces de votre voix virile, et je ne sais quelle vibration qui semble venir de votre âme à vos lèvres, quand vous dites ces beaux vers dans cette belle langue toscane. » (Stern, 1866, p. 131) Le XIXe siècle semble malheureusement incapable de louer les femmes de lettres en tant que femmes et les éloges se font toujours au masculin. En témoigne cet éloge de Ronchaud qui, dans sa préface à la nouvelle édition des Esquisses morales et politiques admire chez Marie d’Agoult « le contraste d’un esprit viril avec des instincts féminins » (Ronchaud, 1880, p. 10) ou encore ce compliment de Ponsard : « Mme de Staël bavarde comme dans un salon et Mme Sand rêve comme dans un roman : mais vous, vous n'êtes pas personnelle comme la première, ni romanesque comme la seconde et vous jugez avec impartialité et justesse comme un philosophe homme d'État. » (cité par Vier, 1960, p. XXV) C’est donc en devenant paradoxalement viriles, c’est-à-dire en prenant la place traditionnellement attribuée aux hommes, que Diotime (et donc Marie d’Agoult) deviennent à leur tour des femmes de lettres.