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Contrat doctoral "La polygraphie au XIXe s. : l’exemple de Louis Reybaud, 1799-1879 (Dijon)"

 Contrat doctoral, littérature française du XIXe siècle, université de Bourgogne :

« La polygraphie au XIXe siècle : l’exemple de Louis Reybaud (1799-1879) »

La polygraphie constitue un continent particulièrement fécond. Cette écriture encyclopédique prend en charge tous les domaines du savoir : économie, politique, philosophie, histoire, littérature. Polymorphe, elle répond à des intentions multiples et s’adapte à toutes les formes d’écriture, qu’elles soient érudites ou journalistiques, romanesques ou autobiographiques. Aussi convoque-t-elle des concepts aussi variés que l’intertextualité, l’écriture hétéroclite, ou encore la notion de genre et celle des limites génériques. Quant à l’auteur, en mettant à mal les frontières entre érudition et fiction, il ne s’enferme pas dans un canon, mais il en remodèle les règles. Et dans le même temps, il renouvelle à chaque nouvelle production le rapport qu’il entretient avec son lecteur.

Lorsque naît la figure de l’auteur au XVIIIe siècle, la polygraphie fait de celui qui est à la fois poète, savant, penseur, romancier ou dramaturge une incarnation du philosophe accompli.  Elle constitue donc un critère de valorisation indiscutable, et ce jusqu’à la fin du XIXe siècle au cours duquel elle apparaît foisonnante. En revanche, lorsque les sciences se constituent en territoire autonome, doté d’un type d’écriture qui lui est propre, la polygraphie se voit dévalorisée. Mais depuis le XXe siècle et le développement d’un nombre de pratiques contemporaines fondées sur le passage d’un genre à un autre, la polygraphie joue de nouveau à plein.

Les enjeux épistémologiques ouverts par cette notion sont donc nombreux, qu’il s’agisse de l’histoire littéraire ou de la critique littéraire où jouent à plein les concepts d’œuvre, d’auteur et de lecteur. Aussi ouvre-t-elle une piste de réflexion féconde sur la notion même de création, littéraire ou, plus largement, artistique. Pourtant la critique l’a jusqu’ici assez peu prise en considération. Sans doute l’hétérogénéité des genres abordés et des pratiques d’écriture utilisées a-t-elle suscité un soupçon majeur à l’encontre d’une part d’auteurs qui papillonneraient d’un texte à l’autre, d’autre part d’œuvres dont la multiplicité supposerait la superficialité

Si les études sur le champ littéraire et artistique contemporain s’intéressent de plus en plus à la polygraphie, les études dix-neuviémistes l’ont pour l’instant plutôt délaissée. Seuls quelques écrivains polygraphes du XIXe siècle ont ici et là suscité d’intéressantes réflexions. On pense à Maxime Du Camp, à Paul Lacroix dit « le bibliophile Jacob », ou encore à Hector Malot. Mais on ne s’est que très peu intéressé à Louis Reybaud, économiste, journaliste, homme de lettres et homme politique né en 1799 et mort en 1879. La richesse de son œuvre est pourtant frappante : articles économiques, études d’économie politique qui lui valent le prix Montyon en 1841, vers satiriques, ouvrages sur les grands voyageurs, une série de romans inaugurée par la publication de Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (1843), nouvelles, etc. L’analyse de ses ouvrages requiert donc aussi bien l’histoire que l’histoire littéraire, l’histoire des idées, l’histoire de l'art, l’histoire de la presse et de la caricature, la rhétorique, la musicologie, etc.  

Un travail sur la polygraphie au XIXe siècle à travers la figure de Louis Reybaud suppose d’abord d’étudier l’évolution historique de la figure du polygraphe. Il s’agit d’analyser la péjorativité croissante dont cette dernière a fait l’objet avant que la modernité, en faisant voler en éclats les limites génériques, ne renouvelle le regard porté sur elle. Comment l’image du touche-à-tout a-t-elle peu à peu détrôné celle de l’honnête homme éclairé ou du philosophe ? Mais apparaît alors un paradoxe bien mis en lumière par J.-P. Dufiet et E. Nardout-Lafarge dans le recueil qu’ils ont dirigé sur la polygraphie depuis le Moyen-Âge : l’écriture polygraphique est peut-être la « condition dominante, pour ne pas dire commune » des écrivains » et serait même consubstantielle à l’existence des Belles Lettres, comme l’attesterait, par exemple, Victor Hugo.

De fait le XIXe siècle semble particulièrement propice à une réflexion sur le paradoxe que constitue la polygraphie. Et la production de Louis Reybaud, dans sa diversité et sa richesse, constituerait un terrain d’expérimentation fertile. Le questionnement doit s’effectuer selon au moins deux axes. Le premier concerne l’histoire littéraire : quels sont les contours de « l’homme-livre » au XIXe siècle et pourquoi le siècle a-t-il prédisposé à ce type d’écriture multiple ? Le second relève de la théorie littéraire et soulève plusieurs interrogations. On en proposera quatre ici, sans prétendre à l’exhaustivité :

- les genres, leurs frontières et de leurs hiérarchisations. Et sans doute faudra-t-il ici commencer par distinguer deux types d’écriture polygraphique : l’une est le fait d’écrivains s’adonnant à plusieurs genres dans des textes distincts les uns des autres ; l’autre concerne des textes relevant eux-mêmes de plusieurs genres et caractérisés par leur hybridité.

- l’intermédialité. Une œuvre de Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, se prête tout particulièrement à cette réflexion : illustrée par Grandville en 1846, elle instaure un jeu d’une grande richesse entre le texte et l’image.

- la figure de l’auteur : ne court-elle pas le risque de disparaître dans l’éparpillement des divers textes produits ? Ou bien cet éparpillement constitue-t-il au contraire le fondement d’une reconstruction et d’une nouvelle affirmation auctoriales ?

- la réception de la polygraphie enfin. En se cantonnant aux frontières du XIXe siècle, mais sans s’interdire d’incursions dans les siècles à la fois précédent et suivants, on s’interrogera sur le crédit qui lui a été accordé par les lecteurs et les critiques, entre mépris et glorification.

Le projet, ainsi conçu, ne s’apparentera donc pas à une monographie consacrée à Reybaud. C’est bien à la polygraphie qu’il se consacre. Et l’intérêt de la production de Reybaud sur ce terrain est précisément sa variété, thématique et générique, et sa complémentarité.

La SERD, Société des études romantiques et dix-neuviémistes, organise, depuis 2022, un « atelier » d'édition critique numérique consacré à un texte de Louis Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (dans l'édition illustrée de 1846, chez Paulin). Cette édition critique suppose un très important travail d’annotation faisant appel aux multiples champs d’étude historiques, culturels et littéraires évoqués plus haut. Cet atelier réunit une dizaine de chercheurs dont le travail pourra faire l’objet d’échanges fructueux avec le doctorant.

Bibliographie indicative (courte)

. sur la polygraphie 

             Jean-Paul Dufiet (Jean-Paul) et Nardout-Lafarge (Elisabeth) (dir.), Polygraphies, Les frontières du littéraire, Paris, Garnier, collection Classiques, Rencontres 108, 2015, 375 p. 

. sur des polygraphes du XIXe siècle

             « Maxime Du Camp polygraphe », sous la direction de Thierry Poyet, La Revue des lettres modernes, 2019-4

             Myriam Koehnen, Figure d’un polygraphe français. Hector Malot, Paris, Honoré Champion, 2016

             « Paul Lacroix, ‘‘l’homme-livre’’ du XIXe siècle »,  sous la direction de Marine Le Bail et Magali Charreire, Littératures, 2016, 75

. œuvres de Reybaud (sélection)

             Voyage pittoresque autour du monde, résumé général des voyages de découvertes de Magellan, Tasman, Dampier, etc., 2 vol., Paris, L. Tenré, 1834-1835

             Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale, [1843], illustrations de Grandville, Paris, Dubochet, Le Chevalier et Cie, 1846 [réed. en fac-similé, Paris, Art et Culture, 1979]

             Études sur les réformateurs contemporains ou socialistes modernes. Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen, Paris, Guillaumin, 1840 et 1841 (obtient le prix Montyon) 

             César Falempin, Paris, Michel Lévy frères, 1845.

             Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques, Paris, Michel Lévy frères, 1848

             Nouvelles de Louis Reybaud. Le Dernier des commis voyageurs. Les Idoles d’argile. Le Capitaine Martin. Les Aventures d’un fifre, Paris, Michel Lévy frères, 1852

             Mœurs et portraits du temps, 2 vol., Paris, Michel Lévy frères, 1853

             Scènes de la vie moderne, Paris, Michel Lévy frères, 1855

             L’Industrie en Europe, Paris, Michel Lévy frères, 1856 

             Ce qu’on peut voir dans une rue : impressions d’un gardien de Paris, Paris, Michel Lévy frères, 1858

              Mathias l’humoriste, Paris, Michel Lévy frères, 1860

. sur Reybaud

             Aron (Paul), « Le Pasticheur pastiché, ou Janin, Balzac et Reybaud », Histoires littéraires, n° 1, 2000, p. 72-76.

             Friedmann (Yolande), « Louis Reybaud, satirique de la Monarchie de Juillet », dans La Révolution de 1848 et les révolutions du XIXe siècle, t. 30, n° 144, mars-avril-mai 1933, p. 9-20. [www.persee.fr/doc/r1848_1155-8806_1933_num_30_144_1223]

             Lyon-Caen (Judith), « Louis Reybaud panoramiste », Romantisme, n° 136, 2007, p. 27-38.

             Mollier (Jean-Yves), Michel et Calmann Lévy ou la naissance de l'édition moderne, 1836-1891, Paris, Calmann Lévy, 1984.

             Thuillier (Guy), « Louis Reybaud, satiriste politique : Jérôme Paturot, député », La Revue administrative, 8e année, n° 48, nov.- déc. 1955, p. 602-614.  

             Villard (Pierre), Les Idées économiques et sociales de Louis Reybaud, Aix-en-Provence, La Pensée universitaire, 1968.

Le contrat doctoral offre un financement pendant trois ans pour préparer la thèse.

Les candidatures sont à déposer avant le 6 juin 2024. Les candidats retenus seront auditionnés les 1er et  2 juillet.

Pour tout renseignement, contacter Marie-Ange Fougère (marie-ange.fougere@u-bourgogne.fr)