Acta fabula
ISSN 2115-8037

2023
Décembre 2023 (volume 24, numéro 11)
titre article
Éloïse Bidegorry

Histoire d’un vocable : la fraternité et ses ambiguïtés

History of a word: fraternity and its ambiguities
Alexandre de Vitry, Le Droit de choisir ses frères ? Une histoire de la fraternité, Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 2023, 448 p., EAN 9782073008084.

1 Le livre d’Alexandre de Vitry est une synthèse impressionnante des acceptions du vocable « fraternité », notion épineuse qu’il appréhende à travers son histoire lexicale, puis à travers sa mise en texte et sa littérarisation. Ce faisant, il permet de penser la « métaphore fraternelle » dans toutes ses ambiguïtés – conceptuelles, pratiques, symboliques – et profite de l’occasion qui lui est donnée d’envisager son basculement dans le domaine littéraire pour penser la littérature comme matrice de récupération de vocables devenus inactuels, mais survivant grâce à elle. Sa démarche est doublement chronologique (on suit l’évolution de la notion de fraternité de ses premières acceptions en indo-européen à la révolution de 1848) et thématique (elle est envisagée dans l’œuvre de différents auteurs, présentés successivement – et chronologiquement – dans la deuxième partie). Elle est aussi – et c’est sans doute ce qui donne au livre toute sa force didactique – spiralaire, car de l’indo-européen aux textes de Gary, ce sont les mêmes ambiguïtés qui sont exposées et explorées. Pour autant, la construction binaire du livre se justifie par la spécificité de chacun des domaines : si les mêmes tremblements notionnels apparaissent d’un bout à l’autre de la vie du vocable, ils sont traités et appréhendés de façon nettement différente selon qu’ils se déploient au cœur de la vie pratique et dans ses présupposés conceptuels, ou au sein d’œuvres d’art qui les transforment en idées esthétiques de sorte à maintenir leur ouverture symbolique. Nous nous proposons donc de rendre compte successivement, comme le fait Alexandre de Vitry, des modalités d’appréhension du vocable fraternité, dans le domaine conceptuel et pratique, puis dans le domaine littéraire.

La Fraternité dans l’Histoire : ambivalences irréductibles et déchirements.

2 Dès le début du processus d’archéologie lexicale et notionnelle mis en place par Alexandre de Vitry, divers foyers d’ambivalence apparaissent, issus de sources tout aussi diverses. La première de ces sources est d’ordre méthodologique : elle découle des enjeux de la transmission du lexique fraternel d’une langue à l’autre, complexifiés par les processus de métaphorisation qui touchent ce lexique à chaque étape de son évolution. À titre d’exemple, on pourrait évoquer le chemin sémantique qui commence avec le vocable *bhrater en indo-européen, désignant d’abord des relations spirituelles étendues, et non des relations biologiques – le sens premier est donc un « sens qu’on aurait volontiers cru second, et même figuré ou métaphorique » (p. 25). En grec, l’héritage de cette conception de la fraternité au sens spirituel (phrater) justifie l’apparition d’un lexique complémentaire – celui de l’adelphité – pour dire les relations de consanguinité fraternelle. Et paradoxalement, c’est dans l’adelphos et non dans le phrater grec que bourgeonne ensuite la métaphore de la fraternité politique ou symbolique : la fratrie fournit une image qui permet de représenter et penser la vie politique. En latin déjà, donc, différentes conceptions de la fraternité se sont cristallisées au sein du terme frater : l’idée de lien spirituel, héritée de son ancêtre morphologique indo-européen, mais aussi sur un mode mineur l’idée de lien biologique issu de l’adelphos grec, et les métaphores issues de ce nouveau lexique1.

3 Un deuxième foyer d’ambivalences s’ajoute à ces problématiques linguistiques : le foyer culturel. La fraternité, dès l’origine, est pensée relativement à des figures fraternelles topiques, mythologiques mais surtout bibliques. Or, comment réduire la fraternité à une acception cohérente lorsque les références sont aussi diverses que le couple fratricide d’Abel et Caïn, la fraternité métonymique des enfants d’Israël voire celle, universelle, des fils d’Adam, ou encore la fraternité spirituelle des disciples du Christ ? Par la force de l’exemple, le vocable fraternel s’emploie indifféremment pour désigner une fratrie biologique (restreinte ou étendue aux descendants d’un même ancêtre), un lien spirituel excluant, l’appartenance à un même peuple ou à une même espèce ; le tout selon une portée affective pouvant aller d’un lien d’amour absolu, de confiance réciproque, à une relation de rivalité haineuse potentiellement criminelle.

4 Toutes les nuances contenues dans le vocable fraternité se déploient donc dès les premiers siècles de l’ère chrétienne et engendrent des conséquences historiques variées. Un troisième foyer d’ambivalences pourrait ainsi s’ajouter aux foyers linguistique et culturel : le foyer pratique. La métaphore fraternelle n’est en effet pas seulement une image, un concept désincarné utilisé pour désigner des réalités fictives. C’est aussi et surtout, dès le début du Moyen Âge, une notion qui désigne des réalités diverses et, bien souvent, opposées : la fraternité monastique, resserrée et excluante ; les fraternités d’armes, de métier ou franc-maçonnique, qui impliquent un non-frère qui focalise le rejet ou l’agressivité (l’ennemi, l’inculte ou le non-initié), et qui reposent sur un idéal d’horizontalité cohabitant avec un système hiérarchique. Puis, plus tard, les fraternités politiques se dédoublent entre fraternité universelle à venir, et fraternité actuelle resserrée vouée à sa préparation ; ces fraternités idéales (patriotique ou universelle) sont incluantes théoriquement, mais excluantes en pratique (quid des femmes, des minorités diverses – religieuses, raciales ?). À ces cohabitations étonnantes et ces dédoublements inconciliables s’ajoutent des spécificités historiques : la fraternité révolutionnaire est festive à l’origine, puis menaçante pendant la Terreur ; la fraternité de la révolution de 1848 est lyrique, quasi mystique, mais parfois parodique.

5 Ces deux situations révolutionnaires sont parlantes : elles disent la place qu’a pris assez tôt le vocable fraternité dans les discours politiques. À ces deux révolutions de 1789 et de 1848, qui correspondent à deux pics des usages de la métaphore fraternelle, Alexandre de Vitry consacre deux grandes parties. La première pense le passage de la monarchie à la démocratie comme un passage de la paternité à la fraternité, sans bien parvenir à concrétiser l’idéal horizontal qu’elle implique, ni à conjurer le risque fratricide que le terme contient ; la seconde cherche à appliquer la fraternité utopique de laquelle elle se réclame en en faisant simultanément un moyen et une fin. En établissant des liens entre ses différents chapitres, l’auteur montre que c’est finalement la même contradiction temporelle et logique qui enraye la fraternisation des deux révolutions : le fait de considérer la fraternité restreinte au présent comme une phase préparatoire à la fraternité universelle idéale, tout en constatant que le basculement de l’une à l’autre se pense toujours au futur, et que le repli sur soi du présent ne saurait constituer un préalable efficace à l’ouverture absolue désirée.

6 En février 1848, le vocable est employé partout et par tous, aplati par le discours officiel et par le lyrisme des barricades qui s’en réclame pour en lisser les contradictions et en faire advenir la version utopique ; six mois plus tard, il devient brusquement obsolète à la suite du renversement spectaculaire de la fraternité en fratricide lors des Journées de Juin. Alexandre de Vitry montre alors que c’est paradoxalement l’implosion du terme sous le poids de sa propre polysémie et sa disparition conséquente du discours politique qui lui permettent de survivre sous une autre forme : sa forme littéraire. Dans la deuxième partie de l’essai, il s’emploie donc à explorer ce que la littérature fait à un vocable si irréductible à un sens homogène.

La dialectique dynamique littéraire : condition de survie d’un vocable désuet

7 Le cas du vocable « fraternité » illustre le rôle fondamental de la littérature dans l’évolution du lexique, en particulier lorsque celui-ci devient inactuel dans la langue politique. Au cours de ses études d’auteurs, Alexandre De Vitry évoque plusieurs modalités et vertus de cette récupération par le littéraire d’un vocable tombé en désuétude.

8 D’une part, il montre (notamment à travers le cas de Hugo) que le littéraire prolonge des questionnements sémantiques, au moment même où ces derniers sont devenus inactuels dans l’espace social. Dès lors, l’œuvre littéraire est garante non seulement de la survie éventuelle du concept, mais aussi de la possibilité même d’en traiter les contradictions dans la perspective d’une réactualisation future. Dans le roman de la fraternité qu’est Les Misérables, apparaît ainsi la version idéale de la métaphore fraternelle en l’idée éthérée de solidarité totale, absolue, qui justifie paradoxalement le recours à la fraternité en tant que « point de contact entre l’idéal solidaire et la réalité pesante de la solitude et de la misère » (p. 280). On sait quelle a été, plus tard, la fortune de ce vocable relativement nouveau auquel Hugo donne un sens quasi divin, en tout cas plus ambitieux que la simple fraternité.

9 D’autre part, il est question de la faculté polysémique voire délirante de la littérature, qui lui permet, mieux qu’un concept, de représenter ensemble les orientations antithétiques d’une même notion. La nature même de l’œuvre littéraire – selon Alexandre de Vitry qui suit en cela le postulat de Deleuze et Guatarri dans leur Anti-Œdipe2 – en fait un espace où peuvent se déployer à l’aise l’équivocité, la contradiction, et même le délire dans toute son incohérence apparente, sans mettre en péril la possibilité pour la notion d’exister. La fraternité, dont on a pu constater qu’elle était hantée par des tensions insolubles, et dont Alexandre De Vitry dit qu’elle a un « fond psychotique » (p. 429), y trouve donc le seul espace possible au déploiement de son délire : « seule la littérature, dans la mesure où elle laisse le discours délirer, où elle encourage ce délire, même, pouvait continuer d’accueillir cette fraternité dans sa contradictoire plénitude, et par là permettre que cette fraternité ne disparût pas purement et simplement » (p. 430). Le chapitre sur Péguy (mais aussi les développements sur Baudelaire ou Gary) emblématise bien la façon dont la thématisation littéraire permet au vertige de l’équivoque de se déployer dans toute sa fécondité : l’allégorie de Joseph et ses frères, par exemple, permet à Péguy de faire du fratricide à la fois l’antithèse de la fraternité et une donnée qui lui est inhérente ; ce qui l’empêche et la condition de sa reconnaissance future, donc de sa renaissance ; un péril inévitable et une potentialité toujours laissée en suspens, jamais réalisée. De telles contradictions, sources de ruptures et de stérilisation de la notion dans un cadre conceptuel, deviennent en littérature ce qui fait la fécondité même de la métaphore.

10 Ce que permet la littérature, en fait, c’est un changement de perspective, un passage « de la recherche de cohérence à l’assomption des contradictions » (p. 429). Elle relève d’une démarche qu’on pourrait dire dialectisante, en ce qu’elle mobilise des orientations opposées, les fait jouer l’une contre et avec l’autre, puis dépasse la contradiction non par une synthèse simplificatrice qui aplanirait l’ensemble ou l’aborderait depuis un surplomb, mais par une interpénétration féconde et dynamique qui en maintient le relief tout en donnant la possibilité de l’embrasser d’un seul regard. La figure de la sphère, thématisée par Thomas Mann dans Joseph et ses frères, incarne bien le dynamisme de cette oscillation perpétuelle et circulaire : la fraternité est traitée en son sens littéral (y compris dans ses actualisations les plus monstrueuses – fratricide et inceste) et figuré à la fois, le figuré s’injectant dans le littéral pour lui permettre de renaître, sans pour autant le faire disparaître. Le fonctionnement du littéraire exposé par Alexandre de Vitry est, en somme, un fonctionnement dialectique sans aboutissement synthétique. La littérature est ainsi présentée comme l’espace de survie de notions devenues inactuelles, à la fois en ce qu’elles y sont thématisées et débattues, et en ce qu’elles y sont re-fécondées par le recours à un mode de pensée spécifique qui mobilise les ressources – y compris contradictoires – de la métaphore sans annuler les richesses du littéral. L’écueil principal de la conceptualisation et de la mise en pratique, à savoir leur propension à aplanir, réduire les contradictions, annuler les tensions pour rendre les notions viables intellectuellement et pratiquement, est ainsi évité – ou plutôt, il est dépassé par la littérature qui les récupère dans un second temps, après l’implosion inévitable du concept dans sa version politique.

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11 La démarche d’Alexandre de Vitry relève donc doublement de l’histoire des idées (puisqu’il fait l’histoire du concept-métaphore de fraternité) et de l’herméneutique, voire de la théorie littéraire, puisqu’en analysant comment les textes thématisent la fraternité, il mobilise une conception de la littérature comme espace de déploiement des tensions qui habitent la langue et la pensée, après que ces tensions ont rendu le concept inactuel en politique ou en pratique. En ceci, son propos fait peut-être écho à une idée de Judith Schlanger sur la récupération par le domaine esthétique de certains discours dont la valeur intellectuelle s’est estompée, récupération qui relève de la « stratégie de survie3 » en ce qu’elle permet à ces discours, par la nouvelle valeur qui leur est accordée, de survivre.

12 Son propos sur la littérature porte sur une période précisément circonscrite, close tant en amont (avant 1848) qu’en aval (au xxie siècle) par l’actualité du vocable dans la langue politique et juridique. Ces bornes, comme toutes les formes de périodisation, pourraient sans doute être discutées, eu égard par exemple aux questions très actuelles au xxe siècle de la fraternité d’armes (dans les tranchées et dans les maquis) et de la fraternité juive (pendant et après la Shoah), qu’Alexandre de Vitry désigne comme points focaux des questionnements littéraires du xxe siècle sur la question. On pourrait se demander, par exemple, si la thématisation de la fraternité juive chez Némirovsky avant-guerre, ou bien chez Cohen et Gary après-guerre, reflète le retour du vocable dans la langue politique ou médiatique, ou si ce sont au contraire leurs questionnements littéraires qui contribuent à réactualiser la notion. En somme, on pourrait interroger le moment de la réactualisation de la fraternité dans le discours politique – si ce n’est du vocable, au moins du concept –, à partir de l’évolution des occurrences dans le discours littéraire.